LA CONQUÊTE DE LA REPOUSSE ET DE L’ÉPOUVANTE – les limites et les enjeux du Nord

LES LIMITES ET LES ENJEUX DU NORD

Il faut comprendre qu’à cette époque, pas si lointaine au demeurant car on parle de 135 ans seulement, le Nord s’arrêtait précisément à cet endroit qui était appelé à devenir une grande réserve écologique privée éventuellement désignée sous le nom de Valdurn, la Vallée Durnford. Cette chose est indiscutable.

Séraphin et DonaldaPlusieurs Québécois, parmi nos contemporains, ont une fausse impression quant aux limites du Nord de cette époque. Ils doivent cette mauvaise perception au roman, au radioroman, au téléroman ou encore aux films sur le personnage mythique de l’avare, Séraphin Poudrier : «Un homme et son péché», les «Belles histoires des pays d’en haut». Claude Henri Grignon a donné a tous la conviction que l’oeuvre de colonisation d’Antoine Labelle avait commencé à Ste-Adèle. La limite est, de l’avis commun, Ste-Adèle.

Mais non, c’est faux! St-Adèle, c’est aux environ de 1850, sous l’initiative d’Auguste-Norbert Morin, instigateur des 92 Résolutions des Patriotes. À cette époque, les limites du Nord étaient déjà rendues et avaient même dépassé, depuis plusieurs années, Ste-Agathe.

Canon Maxime LeblancCette paroisse fut canoniquement érigée le 4 mars 1875 et consacrée civilement par décret, comme village, le 17 août de la même année mais en fait, Maxime Leblanc, «curé fondateur» de St-Faustin, en était déjà le troisième curé résident quand il y fut nommé en 1869. Les premiers à y mettre le pied furent Narcisse Ménard, Olivier Ménard et Jean-Baptiste Dufresne, en 1849.

Ste-Agathe n’en était qu’aux contreforts du Nord.

Mais où s’arrêtait encore plus précisément le Nord à cette époque?

Cliquer pour agrandirPour y répondre, prenons ce que plusieurs appellent aujourd’hui le «Chemin d’Ivry», cette route qui se situe à l’ouest de la 117 et qui mène à Ste-Agathe. Elle existait déjà, en partie. C’était LA route publique de pénétration vers le Nord.

Il faut comprendre que le lit de la 117 actuelle a été largement construite sur une suite de marécages. La «11», son ancêtre, qui empruntait largement le même lit était, dans les années 1950, souvent inondée. Et ceux qui devaient aller à l’école de Ste-Agathe avaient souvent congé au printemps.

Au milieu du siècle dernier, il n’était donc pas question, sans machinerie et équipement, penser créer une route praticable dans un marais. C’est donc un peu à l’ouest, entre les premières montagnes que se développa une petite route de terre, une route pas facile.

Damase ChalouxLes dernières familles résidentes se situaient, à ce moment là, presque au bout de cette route, au Lac de la Brume. Il s’agit des familles d’Isidore Légaré, d’Abraham Desjardins, d’Antoine Perrault et de Damase Chaloux. Retenons le nom de Damase Chaloux, il sera un personnage important pour Valdurn.

Mais le Curé Labelle affirme lui-même que «la dernière maison se trouvait alors au Lac Cornu» sans en préciser la localisation exacte. Était-ce ce colon anglais qui, selon les racontars, aurait possiblement vendu sa terre, deux ans plus tard, à Philippe Durnford, le fondateur de Valdurn, pour payer son voyage de retour en Angleterre? Le pauvre colon n’y arrivait tout simplement pas dans cette terre de roche, de caps et de montagnes.

Au delà, personne. Personne qui n’y soit installé officiellement. Car à cette époque, il y avait quand même des «squatters» un peu partout au Québec. Ces gens étaient des indisciplinés, la tradition tire son origine du début du régime français. Les premiers «Canadiens» n’acceptaient pas facilement les dictats des représentants du «Roy», des «Français» en transit, militaires, marchands et gestionnaires publics. Les «Canadiens», venus pour rester, s’identifiaient ainsi dans les deux ans de leur arrivée, préféraient la liberté nouvellement gagnée en quittant la mère patrie où ils étaient tous serfs. Ils s »installaient, en conséquence, bien au delà des endroits désignés par les planificateurs cartésiens du Gouverneur. Quelques-uns devenaient même «coureurs de bois» . Ainsi en était-il encore à l’époque et il y avait des gens d’installés entre la Repousse et le Grand Brûlé (St-Jovite).

Canon Maxime LeblancIls n’étaient pas nombreux. Ils avaient joint ces lieux possiblement pour certains, par la Vallée de La Rouge qui s’était déjà développée jusqu’à Arundel et sous influence Anglaise (Lachute). Dès 1859, les McVicar et les Munro, suivis des Campbell et des McIntyre commençaient à empiéter sur le Township de Salaberry (futur St-Jovite). On en était rendu à cet endroit qui allait devenir le pont Prudhomme, un pont couvert encore conservé, aux franges de St-Jovite. Les plus belles terres de la Rouge étaient déjà dans le camp des colons souhaités par Lord Durham et amenés dans le coin par le noble écossais Sydney Robert Bellingham. En 1837, ce Bellingham avait toute une feuille de route, ayant combattu les patriotes de St-Charles… Quiconque visite encore le coin peut rencontrer encore des descendants de ces Loyalistes et découvrir une culture et un paysage, sous bien des aspects, tout à fait comparables aux Eastern Townships de l’Estrie.

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La volonté de contrer l’exode des Canadiens-français vers les USA fut certes le grand moteur qui supporta l’action de colonisation du Curé mais le désir d’endiguer l’Anglais et le protestantisme n’y était pas totalement étranger. La colonisation du Nord était, sans nul doute, un enjeux qui, qu’on le veuille ou non, opposait le lys et la rose. Labelle entretenait avec les anglophones, surtout les Irlandais, de très bon rapports et son meilleur ami s’appelait William Scott, «le bon William», mais tout ceci ne l’empêchait pas de porter aussi le flambeau de la race et de la religion.

Ne nous leurrons pas, voici ce que Labelle entrevoit pour l’avenir :

« Un jour nous serons nation indépendante et cette nation sera gouvernée par les hommes qui l’ont fondée… c’est alors que la revenche (sic) de Montcalm sera accomplie par la voie pacifique de la force native de la race française sans même bruler (sic) une cartouche…»

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Quelques squatters s’étaient donc déjà installés illégalement dans le coin qui y étaient parvenus, la plupart, par les sentiers situés aux confins de Ste-Agathe. Ils étaient montés en «bacagnole». La bacagnole (dont le nom varie d’une région du Québec à l’autre) était une sorte de traîneau d’environ un mètre de large par deux de long que des boeufs tiraient dans les sentiers étroits («trails»), trop étroits pour un cheval et une charrette. Ils y entassaient leurs biens meubles et victuailles et vivaient généralement dans des maisons de bois rond… tant que le chemin de la Province ne vienne les joindre.

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Au moment du premier voyage du Curé Labelle, le chemin public s’arrêtait quelque part, je dirais à quelques mètres, près de la décharge du Lac à Cailles (dernière courbe de l’actuel chemin Brazeau) qui y forme une zone naturellement inondée. Ces chemins publics, construits par la Province, sont encore en usage et constituent l’infrastructure routière de base de l’actuel Valdurn. Ils formaient la véritable porte du Nord. Au bout de ce chemin se dressait l’ «obstacle» et il était de taille!

«Pour arriver jusqu’aux bornes du canton de Wolfe pour pouvoir pénétrer jusqu’à la riche vallée de la Rouge, il fallait absolument franchir cet énorme entassement de rochers qui n’offrait nulle part d’issue ni de passages possibles. Cet obstacle surmonté, on pouvait être sûr de vaincre toutes les autres difficultés qui se présenteraient… Lorsque l’on quitte Ste-Agathe… on voit défiler devant soi une succession de lacs appelés le lac Morin ou Manitou, le lac de la Brume, le lac Rouge, le lac Cornu… et un cordon de montagnes plus ou moins hautes transportant en général un vêtement de forêts; puis on ne tarde pas à tomber dans un chemin horrible, plein d’ornières, de grosses roches qui rendent le passage dangereux, de côtes escarpées, presque inaccessibles, véritable effroi des voyageurs, chemins impraticables en automne et au printemps, par où l’on entre dans un pays sauvage, farouche, fort hérissé de monticules de granit qui semblaient devoir opposer une barrière éternelle aux colons assez téméraires pour s’y aventurer. Ce pays, c’est «La Repousse», théâtre même des premiers essais de colonisation de l’apôtre du Nord» . (Buies)